Julian Barnes, England, England (incipit, followed by a translation into French)

Posted: February 1, 2011 in Barnes, England, England
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‘What’s your first memory ?’ someone would ask.
And she would reply, ‘I don’t remember.’
Most people assumed it was a joke, though a few suspected her of being clever. But it was what she believed.
‘I know just what you mean,’ sympathisers would say, preparing to explain and simplify. ‘There’s always a memory just behind your first memory, and you can’t quite get at it.’
But no: she didn’t mean that either. Your first memory wasn’t something like your first bra, or your first friend, or your first kiss, or your first fuck, or your first marriage, or your first child, or the death of your first parent, or your first sudden sense of the lancing hopelessness of the human condition – it wasn’t like any of that. It wasn’t a solid, seizable thing, which time, in its plodding, humorous way might decorate down the years with fanciful detail – a gauzy swirl of mist, a thundercloud, a coronet – but could never expunge. A memory was by definition not a thing, it was… a memory. A memory now of a memory a bit earlier of a memory before that of a memory way back when. So people assertively remembered a face, a knee that bounced them, a springtime meadow; a dog, a granny, a woollen animal whose ear disintegrated after wet chewing; they remembered a pram, the view from a pram, falling out of a pram and striking their head on an upturned flower-pot which their brother had placed to climb up and view the new arrival (though many years later they would begin to wonder if that brother had not wrenched them out of sleep and dashed their head against the flower-pot in a primal moment of sibling rage…). They remembered all this confidently, uncontradictably, but whether it was the report of others, a fond imagining, or the softly calculated attempt to take the listener’s heart between finger and thumb and give it a tweak whose spreading bruise would last until love had struck – whatever its source and its intent, she mistrusted it. Martha Cochrane was to live a long time, and in all her years she was never to come across a first memory which was not in her opinion a lie.
So she lied too.

***

Quelqu’un demandait : « C’est quoi, ton premier souvenir ? »
Elle, elle répondait : « Je m’en souviens pas. »
La plupart des gens supposaient que c’était une plaisanterie, pourtant certains la soupçonnaient d’être futée. Mais c’était bien ce qu’elle croyait.
Il y avait ceux qui approuvaient : « Je vois exactement ce que tu veux dire, disaient-ils, en se préparant à expliquer et à simplifier l’idée. Il y a toujours un souvenir juste derrière ton premier souvenir, et pas moyen de l’atteindre. »
Mais non : ce n’était pas ça non plus qu’elle voulait dire. Ton premier souvenir ce n’était pas comme ton premier soutien-gorge, ou ton premier ami, ou ton premier baiser, ou ta première baise, ou ton premier mariage, ou ton premier enfant, ou la mort de ton premier parent, ou la conscience soudaine du désespoir tranchant qui caractérise la condition humaine ; ce n’était pareil à rien de cela. Ce n’était pas une chose solide, manipulable, que le temps, avec ses manières laborieuses et pleines d’humour, pouvait décorer au fil des années de détails fantasques (un tourbillon de brume diaphane, un nuage menaçant, une couronne) mais jamais effacer. Un souvenir, par définition, ce n’était pas une chose, c’était… un souvenir. Un souvenir présent d’un souvenir un peu plus ancien d’un souvenir d’il y a longtemps d’un souvenir d’autrefois. Alors les gens se souvenaient avec certitude d’un visage, d’un genou sur lequel on les avait fait sauter, d’un champ au printemps ; d’un chien, d’une mémé, d’un animal en peluche à l’oreille désintégrée à force d’avoir été mâchouillée ; ils se souvenaient d’un landau, de la vue depuis un landau, d’être tombés d’un landau et s’être cogné la tête sur un pot de fleurs renversé, que leur frère avait mis là pour grimper dessus et inspecter la dernière livraison (bien que des années après ils commenceraient à se demander si le frère en question ne les avait pas arrachés à leur sommeil pour les précipiter la tête la première sur le pot de fleurs dans un instant primitif de fureur fraternelle…). Ils se souvenaient de tout cela de manière assurée et péremptoire, mais qu’il s’agisse du témoignage d’autres personnes, d’inventions attendries, ou de la tentative, délicatement calculée, de saisir le cœur de son auditeur entre le pouce et l’index et le pincer jusqu’à y faire un bleu qui durerait jusqu’à ce que l’amour ait frappé ; quelle que soit leur source et leurs intentions, elle se méfiait des souvenirs. Martha Cochrane allait vivre de longues années, et pendant toutes ces années jamais elle ne tomberait sur un souvenir qui n’était pas, selon elle, un mensonge.
Alors elle aussi, elle mentait.

Translated by Anne-Charlotte Husson

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