Oreste [ΟΡΕΣΤΗΣ], de Yannis Ritsos

Posted: October 21, 2010 in Yannis Ritsos, ΟΡΕΣΤΗΣ
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If you can read modern Greek, read “ΟΡΕΣΤΗΣ”.

(Deux jeunes gens de vingt ans tout au plus s’arrêtent devant les portes du palais comme s’ils essayaient de se rappeler, de reconnaître quelque chose en dépit du fait que tout ce qui les entoure ne leur est que trop connu. Trop connu et trop émouvant pour eux, quoique plus petit, beaucoup plus petit qu’ils ne le pensaient en exil, dans un autre lieu et dans un autre temps : les murailles, les grandes pierres, la porte des lions et le palais sous l’ombre de la montagne, tout leur semble bien plus petit à présent. C’est l’été. La nuit tombe. Les voitures et les grands autobus de tourisme sont partis. L’endroit respire dans le silence. C’est une respiration profonde qui sort des bouches des tombeaux anciens, et des souvenirs. Un morceau de journal remue dans l’herbe hâlée emporté par quelque courant d’air. On entend les pas du gardien de nuit et le bruit de la grande clef en train de verrouiller la porte intérieure du palais. À ce moment là, comme si on les avait relâchés dans la chaleur humide de la nuit, les grillons se mettent à frapper leurs petits tambours. Quelque part derrière la montagne, une lueur incertaine est en train de ramper, peut-être est-ce la lune. C’est alors qu’on entend venir depuis l’escalier en pierre les violentes lamentations, aiguës et discordantes, d’une femme. Les deux jeunes hommes ne se regardent pas. Ils restent appuyés contre la muraille inférieure, comme deux grandes ombres. Peu après, l’un essuie avec un mouchoir la sueur de son front et tout en montrant de son doigt tendu l’endroit d’où vient la voix, il dit à l’autre qui reste toujours tendrement muet et dévoué comme un Pylade) :

Écoute-la ! Ne cessera-t-elle donc jamais ! Ne fatigue-t-elle pas ! C’est insupportable
dans cette nuit grecque si chaude et si paisible,
si indépendante et insoucieuse de nous, dans cette nuit qui nous offre
ce seul et unique confort : être en elle, la regarder en même temps de l’intérieur
et de loin, la voir nue jusqu’aux voix les plus faibles des grillons,
jusqu’aux moindres frissons de sa peau noire.

Comment serait-ce possible de rester, nous-aussi, indépendants, avec la belle
joie de l’insouciance, de la tolérance, au-delà de tout,
à l’intérieur de tout, en nous-mêmes, seuls, unis, libres,
sans comparaisons, sans rivalités, sans contrôles, sans
que nous soyons mesurés par les attentes ou les exigences des autres ? Comment faire
pour rester comme cela, moi en train de regarder la lanière de ta sandale qui sépare
à mes yeux ton orteil, cet orteil irréprochable, de l’endroit où je me trouve,
d’un endroit secret que je suis le seul à connaître, à côté des lauriers-roses,
où les feuilles argentées de la nuit sont en train de tomber sur ton épaule
et où le bruit de la fontaine passe, imperceptible, sous nos ongles.

Écoute-la ! Sa voix la couvre comme une coupole qui résonne d’un ton grave
et elle est elle-même suspendue à sa voix
comme le battant d’une cloche qui oscille en la faisant retentir,
même si ce n’est pas un jour de fête ni de funérailles mais seulement le désert immaculé des rochers, et plus bas,
l’humble silence des champs venant appuyer
la vaine frénésie de ces innombrables étoiles qui voltigent autour d’elle et qui,
comme des cerfs-volants innocents tenus par des enfants,
laissent entendre le frôlement incessant de leur queue en papier.

Éloignons-nous un peu d’ici pour que la voix de cette femme ne puisse pas nous atteindre ;
allons un peu plus loin, mais non près des tombeaux de nos ancêtres ;
pas de libations ce soir. Je ne veux pas
couper mes cheveux, ces cheveux sur lesquels
tes mains se sont si souvent promenées. Comme cette nuit est belle –
quelque chose qui nous appartient et qui s’éloigne de nous après s’être détaché,
et nous entendons son bruit
comme celui d’un fleuve obscur qui coule vers la mer,
qui scintille de temps en temps sous les branches, sous l’étincellement des étoiles,
dans cet été impérieux et impitoyable,
en marquant des moments d’arrêt imperceptibles, instantanés, en sautillant au hasard (quelqu’un serait-il
en train de jeter des pierres dans le fleuve)– ces petits sauts,
et puis en bas, les vitres des viticulteurs qui lancent leurs lueurs. Étrange,

pendant toute une vie on me préparait à ceci. Moi-même, je m’y préparais aussi, sans répit. Mais maintenant,
devant cette porte, je ne me sens pas prêt du tout ; –
les deux lions en marbre -tu les as vus ? Les voilà à présent domptés,
ces deux lions qui étaient du temps de notre jeunesse si intrépides,
sauvages presque, avec leur crinière hérissée et toujours prêts à faire quelque saut périlleux,
voilà désormais qu’ils ont pris l’habitude d’être confortablement assis en haut de la porte de part et d’autre,
le poil mort et les yeux vides, – ils ne font plus peur à personne– avec leur expression
de chiens battus mais non tristes,
semblables à ces chiens fidèles, aveugles et nullement rancuniers
qui lèchent de temps en temps de leur langue la tiède plante des pieds de la nuit.

Je ne suis pas prêt, non – je ne peux pas le faire ; il me manque cet accord nécessaire
avec le paysage, le temps, les choses
et les événements ; -non pas que je sois un lâche,- mais je ne me sens pas prêt
même si je me trouve au seuil de l’acte, je me sens totalement étranger
à la destination que d’autres ont fixée pour moi. Comment se fait-il
que d’autres nous dictent notre destin et nous l’imposent
sans que nous puissions nous y opposer ? Comment est-ce possible qu’avec le peu de fils
que leur apportent quelques brefs instants de notre vie, ils parviennent à tisser
notre temps, un temps dur et ténébreux qu’ils jettent sur nous
tel un voile qui nous couvre de la tête aux pieds,
qui couvre notre visage et nos mains, à l’intérieur duquel ils ont déposé
un couteau inconnu –complètement inconnu- qui illumine
de sa brillance implacable un paysage qui n’est pas à nous, –
non, je sais cela : il ‘est pas nôtre. Et comment se fait-il

que notre propre destin l’accepte et se retire
pour nous observer nous-mêmes et notre destin étranger tel un inconnu,
tout en restant muet, l’air sévère, résigné et indifférent,
sans montrer les moindres traces de générosité ou de stoïcisme,
sans qu’il fasse le moindre effort pour disparaître, sans mourir
pour nous laisser du moins devenir les jouets d’un destin étranger,
d’un seul et unique destin, et non de deux destins qui nous rendent indécis et divisés. Le voilà, il reste là-bas comme assoupi ; un œil fermé et l’autre bien ouvert
afin qu’on voie qu’il nous observe et qu’il épie
notre oscillation perpétuelle sans manifester ni son approbation, ni sa désapprobation.

Nos deux jambes on dirait deux attractions contraires,
et l’une s’éloigne de plus en plus de l’autre
élargissant ainsi l’écart entre nos jambes jusqu’à ce qu’elles se séparent l’une de l’autre ; et la tête
est un nœud qui tient encore ensemble ce corps morcelé,
tandis que les jambes sont faites pour se mouvoir
indépendamment l’une de l’autre, une par une mais toutes les deux selon un même rythme, vers une seule direction,
vers la plaine qui s’étend en bas, à côté des grappes de raisin et jusqu’à l’horizon aux teintes rouges au loin,
en transportant notre corps entier ; ou alors
serions-nous plutôt faits pour ce grand et terrible enjambement
au-dessus d’un précipice inconnu, au-dessus des tombes et de notre propre tombeau ?
Je ne sais pas.

Cependant derrière tant de couches de troubles et de peur, je devine
un immense silence qui se répand – une justice,
un équilibre qui existe par lui-même et qui nous inclue
dans l’ordre des grains et des étoiles. L’avais-tu remarqué? A midi,
avant d’arriver ici, quand nous étions encore en chemin, l’ombre d’un nuage rampait sur la plaine
en couvrant les champs de blé, les vignobles, les olivaies,
les chevaux, les oiseaux, les feuilles, -le calque
d’un paysage lointain de l’infini, ici sur la terre ;
et le paysan qui marchait à l’extrémité de la plaine
semblait tenir sous son aisselle gauche
toute l’ombre du nuage telle une cape à la fois immense,
splendide, et pourtant simple comme la toison d’un mouton.

C’est ainsi que la terre se familiarise avec l’infini : en revêtant
du bleu et de l’indéfini ; quant à l’infini, il revêt à son tour
quelque chose de la terre, quelque chose de brun et de chaud qui ressemble tantôt à des feuilles,
tantôt à des pots en terre cuite ou à des racines, ou aux yeux
de cette vache patiente (te souviens-tu d’elle ?),
et aux jambes fermes du paysan qui se perdaient dans le lointain.

Cependant cette femme ne veut pas se taire. Écoute-la.
Comment se fait-il qu’elle soit sourde à sa propre voix ? Comment peut-elle rester
enfermée, étouffée dans un instant du passé,
dans des sentiments révolus ? Comment peut-elle et avec quoi,
renouveler, cette passion de la vengeance et cette voix de la passion,
au moment même où chaque écho de sa voix la dément ou plutôt se rit d’elle ; ces échos qui viennent des galeries, des colonnes, des meubles,
des jarres du jardin, des caves de Zara, de l’aqueduc,
des écuries là en bas, des postes des gardiens là haut dans les collines,
des plis des statues féminines dans l’avant-cour
et des nobles phallus des coureurs en pierre et des discoboles.

Même les vases de la maison semblent opposer à ses sanglots
le geste d’indulgence de quelques roses délicates
placées avec élégance par la main de la mère, là,
sur la console ciselée, devant le grand miroir des ancêtres,
sous une lumière qui se dédouble de reflet en reflet, aquatique, -je me souviens
de cela, c’était encore du temps de mon enfance -un souvenir qui ne s’est jamais estompé-
une lumière aquatique, délicate, neutre –une sorte d’imprécision-
quelque chose d’extérieur au temps, d’innocent, – quelque chose de doux et d’exquis
comme le duvet sur le cou des filles ou autour des lèvres des adolescents,
comme la senteur d’un corps fraîchement lavé, allongé sur des draps
frais chauffés par l’haleine d’une nuit estivale, pleine d’étoiles.

Rien, elle ne comprend rien ; même pas les échos
qui se moquent de sa voix discordante. J’ai peur ; je ne peux
répondre à son appel -cet appel si démesuré et si drôle en même temps-,
à des paroles si pompeuses et si vieillies qu’on les croirait
sorties des coffres des beaux jours (comme disent les vieillards),
à ces mots qui ressemblent à de grands drapeaux pleins de plis dont les coutures
sont bourrées de naphtaline, de désillusion, de silence, -elles ont tellement vieilli
qu’elles n’ont même plus idée de leur vieillissement et qu’elles s’obstinent
à claquer avec des gestes antiques au-dessus de passants tranquilles,
pressés, exténués, au-dessus de grands boulevards asphaltés
et modestes malgré leur taille, bordés de leurs élégantes vitrines
pleines de cravates, de cristalleries, de maillots de bain, de chapeaux, de sacs, de brosses,
de tout ce qui correspond au mieux à nos besoins immédiats
et par conséquent au besoin éternel de la vie qui nous commande.

Mais elle, elle s’obstine à préparer de l’hydromel et des mets pour les morts
qui n’ont plus ni soif ni faim, qui n’ont même pas de bouche,
qui ne rêvent pas non plus de réparations ou de vengeances. Elle fait appel sans cesse
à leur infaillibilité (-mais de quelle infaillibilité s’agit-il ?) peut-être pour se débarrasser
de la responsabilité d’une de ses propres choix et décisions –
quand les dents des morts, nues, dispersées sur le sol dans une immense vallée noire
sont la semence blanche qui fait infailliblement pousser les seuls arbres invisibles et tout blancs
qui brillent sous le clair de lune et jusqu’à la fin des temps.

Ah comment peut-elle prononcer ces mots
sortis, oui, sortis tout droit des vieux coffres, (de ces coffres
ornés de gros clous), ces mots qu’elle a retirés
des vieux chapeaux maternels démodés,
de ces chapeaux que même notre mère ne porte plus – ne supporte plus. Tu l’as vue
cet après midi dans le jardin ? –comme elle est toujours belle – elle n’as pas du tout vieilli, peut-être est-ce parce qu’elle surveille le temps et le refait
à chaque instant- je veux dire qu’elle rajeunit
en prenant conscience de la jeunesse qu’elle perd ;– c’est peut-être la raison pour laquelle elle la retrouve.

Et la voix de notre mère, si près de nous, si quotidienne, si juste-
peut prononcer de façon si naturelle les plus grandes
comme les plus petites paroles, en leur accordant leur plus grande signification, par exemple :
« un papillon est entré par la fenêtre »
ou « le monde est insupportablement magnifique »
ou «on aurait besoin de plus de bleu sur nos serviettes en lin »
ou « quelque nuance m’échappe de cette senteur exquise de la nuit » et elle se met a rire, peut-être pour devancer quelqu’un qui s’apprêtait à rire aussi-

Cette profonde compréhension et cette tendre clémence
pour tout le monde et pour tout (presque une sorte de mépris); – je l’ai toujours admirée et lui faisais peur,
elle et son orgueil consciencieux et hautain
qui mélangeait ce petit rire coquin et ambigu
avec le petit bruit de l’allumette et de sa flamme, pendant qu’elle allumait
la lampe suspendue au plafond de la salle à manger, et qu’elle restait là avec la lumière qui l’éclairait d’en bas
et qui devenait plus intense au niveau de son beau menton
et de ses naseaux fins frémissants qui par moments
cessaient de respirer et pinçaient,
comme pour rester auprès de nous, pour arrêter de bouger, pour s’immobiliser
de peur qu’elle ne se disperse telle une colonne de fumée azurée dans les souffles de la nuit,
que les arbres avec leurs longues branches ne l’emportent et qu’elle n’enfile
le dé à coudre d’une étoile pour tisser son immense ouvrage–

C’est ainsi que notre mère trouvait toujours le mouvement et la position les plus précis
au moment même de son absence,- j’ai toujours eu peur
qu’elle ne disparaisse à nos yeux, qu’elle ne se perde davantage, – quand elle se penchait
pour lier les lacets de sa sandale qui laissait apparaître ses magnifiques
ongles couleur de cyclamen, ou quand elle arrangeait
ses cheveux devant le grand miroir
avec un mouvement de paume si gracieux, si juvénile, si léger,
comme si elle déplaçait trois ou quatre étoiles sur le front de l’univers,
comme si elle mettait deux marguerites face à face pour s’embrasser devant la fontaine,
ou comme si elle observait avec une audace affectueuse deux chiens
en train de faire l’amour au milieu d’une route pleine de poussière
lors d’un brûlant midi d’été. Tellement simple, convaincante
et en même temps puissante, majestueuse et insondable, était notre mère.

C’est peut–être ce que ma sœur ne lui a jamais pardonné -sa jeunesse éternelle–
cette vieille fille, devenue sage à force de résister, adonnée à la négation
de la joie et de la beauté;- ascétique, repoussante dans sa tempérance,
seule et sans attaches. Même ses habits
obstinément vieux, flous, dépassés et vieillis,
avec le cordon de sa taille tiède terne, usé,
comme une veine exsangue autour de son ventre (mais elle persiste à le serrer),
tel le cordon d’un rideau tombé qui ne s’ouvre ni se ferme plus
et qui fait apparaître ainsi obliquement le paysage d’une sévérité éternellement âpre,
avec des rochers tranchants, avec des arbres immenses dont les branches se ramifient
sur fond de nuages stéréotypés et pompeux ; et là au fond,
la présence imperceptible d’un mouton égaré,
une tache blanche animée, une graine de tendresse –on ne peut la voir-
et ma sœur même un rocher vertical
entouré par sa dureté ; -insupportable. Écoute-la,
comme elle est presque pointilleuse ; –elle observe ma mère et se révolte sans cesse
quand celle-ci met une fleur dans ses cheveux ou sur sa poitrine,
quand elle traverse le couloir de cette démarche musicale si parfaite,
quand elle incline la tête de côté avec une aisance triste
faisant tinter d’un bruit plein de sens sa longue boucle d’oreille qui lui arrive a l’épaule,
et elle est la seule à entendre ce bruit, – son doux privilège. Et l’autre enrage.

Elle maintient sa rage avec l’ampleur de sa propre voix–
(si elle perdait cette voix, que lui resterait-il ?) – je pense qu’elle a peur de l’accomplissement
du châtiment, elle a peur qu’il ne lui reste plus rien après. Jamais
elle n’a entendu elle aussi le bruissement secret de l’herbe de la nuit au passage
d’un svelte et invisible animal devant les fenêtres à l’heure du souper ;
jamais elle n’a vu une échelle de corde appuyée sans raison
contre un mur haut et nu lors d’un jour férié ; elle n’a pas su faire attention à
ce sans raison ; elle n’a pas su distinguer la barbe du maïs en train de gratter le pied d’un tout petit nuage
ou la forme d’une cruche devant un ciel étoilé, ou une faux
délaissée à côté de la source un midi,
ou l’ombre du métier à tisser dans une chambre fermée quand on soufre les vignes
et qu’on entend les voix des paysans en bas dans la plaine,
pendant qu’un moineau, seul parmi le monde, picore dans la cour des mouches, des graines, quelques miettes,
dans une tentative d’épeler sa liberté. Elle n’a rien vu de tout cela.

Elle est complètement aveugle, prisonnière de son aveuglement ! Mais comment
est-ce possible qu’elle ne vive que pour s’opposer à quelqu’un d’autre,
par la haine qu’elle nourrit pour cette autre et non par l’amour
de sa propre vie, et sans une place qui soit sienne ? Et que veulent-ils ?
Qu’attendent-ils de moi ? « Vengeance. Vengeance », crient-ils.
Qu’ils aillent se venger tout seuls puisque c’est la vengeance qui les fait vivre !

Je ne veux plus l’entendre. Je ne peux plus la supporter. Personne
n’a le droit d’avoir le pouvoir sur mes yeux, ma bouche, mes mains,
sur ces pieds qui foulent la terre. Donne-moi ta main. Allons-y.

De grandes nuits nous attendent, des nuits d’été, absolues, nos propres nuits,
fourmillant d’étoiles, aisselles qui transpirent, verres cassés,-
un insecte bourdonne noblement devant l’oreille du silence,
lézards pétrifiés par la chaleur devant les pieds des jeunes statues,
limaces sur les bancs des jardins ou même dans la forge fermée,
qui se promènent sur l’énorme enclume et laissant
sur le fer noir des lignes blanches de sperme et de salive.

Si l’on pouvait quitter de nouveau la terre de Mycènes ;- comme la terre sent ici
le cuivre rouillé et le sang noirci. L’Attique est plus léger, n’est-ce pas ? Je sens
que maintenant, en cette heure précise fixée depuis longtemps, c’est le moment
de mon renoncement final : je ne veux pas être leur jouet, leur serviteur, leur instrument, ni leur chef.

J’ai aussi ma propre vie, et je dois la vivre. Pas de vengeance ;–
que pourrait enlever à la mort une mort supplémentaire
et qui plus est, violente ? -Que peut-elle apporter à la vie ? Des années ont passé.
Je ne ressens plus de haine désormais ; -aurais-je oublié ? Suis-je fatigué ? Je ne sais pas.
Une sorte de compassion me gagne même pour l’assassine ; – elle s’est mesurée à d’immenses gouffres,
un grand savoir a ouvert ses yeux dans les ténèbres
et elle voit – elle voit l’inépuisable, l’impossible et l’immuable. Elle me voit.

Je veux moi aussi voir le meurtre de mon père dans la généralité apaisante de la mort,
je veux l’oublier dans toute cette mort
qui nous attend tous. Cette nuit m’a appris
que tous les usurpateurs sont innocents. Et nous sommes tous
usurpateurs de quelque chose, – les uns des peuples, les autres des trônes,
et d’autres encore de l’amour ou de la mort ; ma sœur
est l’usurpatrice de ma propre vie ; et moi, de la tienne.

Toi mon cher, tu partages avec tant de patience
des affaires insensées qui ne te concernent pas. Cependant ma main
t’appartient ; prends-la ; usurpe-la toi aussi;- elle est à toi,
et c’est pourquoi elle est tout aussi mienne ; prends-la ; serre-la ; tu l’attends,
libérée de châtiments, de vengeances, de souvenirs,
tout à fait libre. – C’est ce que j’attends moi-aussi
afin qu’elle m’appartienne complètement, car c’est là la seule manière
de te la donner entièrement. Pardonne-moi
cette solitude et ce partage secrets –tu les connais déjà-
qui me divisent en deux. Comme la nuit est belle –

Une senteur humide d’origan, de thym, de câpre- ou
serait-ce l’arôme du géranium rose ?- Je confonds les arômes ; parfois
le sang sent le sel de la mer, et le sperme la forêt ; –
il s’agit là peut-être d’un déplacement involontaire- je recherche ce déplacement ce soir, comme le soldat qui nous disait une nuit à Athènes :
le bord de mer résonnait de fracas et de gémissements
et lui, caché derrière les buissons brûlés, au-dessus du rivage,
il regardait sous le clair de lune l’ombre fuyante de son pubis sur sa cuisse
qui se trouvait dans une érection incertaine, s’efforçant d’exister en mettant à l’épreuve
sa propre volonté sur son corps, dans le but d’effectuer un déplacement
du champ de la mort vers l’espoir d’une indépendance douteuse.

Allons plus bas ; je ne supporte pas de l’entendre. Ses lamentations
frappent mes nerfs et mes rêves, tout comme
les rames frappaient les cadavres flottants
éclairés de temps en temps par les flambeaux des navires ou par la pluie d’étoiles du mois d’août,
et ils brillaient tous, jeunes et sensuels, incroyablement immortels,
dans une mort aquatique qui rafraichissait leur dos, leurs chevilles, leurs cuisses.

Dans quel silence changent les saisons. La nuit tombe à perte de vue.
Une chaise en paille reste seule, oubliée sous les arbres,
dans la fine humidité et les vapeurs qu’exhale le sol.
Ce n’est pas une tristesse ; ni presque une attente ; rien.
Un mouvement immobile s’étend sur le passé et l’avenir.
La tortue est une pierre dans l’herbe. Bientôt elle se met à bouger-
inattendu tranquille, complicité secrète, bonheur.

Une petite tache de vide demeure dans ton sourire ; – peut-être
est-ce à cause de tout ce que je te raconte ou de tout ce que je m’apprête à te raconter mais dont je n’ai pas encore connaissance,
je ne l’ai pas encore trouvé dans le rythme de ma parole qui devance
la marche de ma pensée- qui la laisse loin derrière- et me fait découvrir
mon propre rythme et moi-même. Comme jadis sur la piste
où les coureurs arrivaient couverts de sueur et où j’ai remarqué quelqu’un
qui avait un morceau de fil autour de sa cheville
sans aucune raison et complètement par hasard. Et c’était tout. Rien d’autre.

Sacrifice, héroïsme, nous dit-on -qu’est-ce que ça change ? Des années et des années.
Peut-être sommes-nous
venus pour ces petites découvertes du grand miracle
qui n’a plus ni petit ni grand, ni meurtre ni péché.

Tout est amour – envoûtement et éblouissement, (comme disait jadis ma mère),
quand les larges, succulentes et fraîches feuilles de la nuit
touchaient nos fronts et que le fruit qui tombait
était un message précis et intransmissible
tout comme le cercle, le triangle, ou le losange. Je songe
à une scie en train de rouiller dans une menuiserie abandonnée,
et les nombres des maisons se déplacent au-delà de l’horizon –
3, 7, 9,- le nombre innombrable. Écoute ; elle s’est arrêtée.

Un grand calme, inaccessible ; – j’ai l’impression que mille chevaux tout noirs
montent ténébreux vers Tritos, alors que de l’autre côté
un fleuve doré descend vers la plaine
aux sources taries, aux casernes inhabitées et aux écuries
dont les pailles exhalent une chaleur antique d’animaux perdus,
et les chiens avec la queue baissée se perdent
comme des taches noires dans le fond argenté de la nuit.

Elle s’est arrêtée, enfin ;– silence ;- une rédemption. C’est beau.
Regarde sur le mur les ombres des insectes fuyants
qui laissent une gouttelette d’humidité ou une petite clochette
qui sonne peu après leur départ. Au loin, une lueur-
un soupçon prolongé, pourpre- la lune,
toute petite, un incendie isolé derrière les arbres, derrière les cheminées des maisons et les girouettes,
brûlant les grandes épines et les journaux de la veille,
laissant ce consentement –un consentement presque glorieux-
à ne pas attendre, à ne pas espérer, à accepter la vanité
jusqu’au désert indifférent, jusqu’au bout de la rue
où l’on voit le passage spectral, violet, d’un chat.

À l’apparition de la lune, les maisons s’abaissent dans la plaine en bas,
les maïs crépitent sous l’effet de la fraîcheur, ou à cause de la loi de la croissance,
les troncs des arbres peints à la chaux luisent comme des colonnes fauchées
lors d’une guerre silencieuse, pendant que les enseignes des petits magasins
pendent comme des oracles accomplis au-dessus des portes fermées.

Les paysans se sont sans doute endormis leurs grandes mains sur le ventre,
et les oiseaux aussi leurs petites griffes légèrement accrochées sur les branches dans leur sommeil,
comme s’ils n’essayaient pas de s’accrocher, comme si cet effort ne leur coûtait rien,
comme si rien ne s’était passé, comme si rien ne se passerait-
légers, aériens, comme si le ciel avait pénétré jusqu’à dans leurs ailes,
comme si quelqu’un passait dans un couloir long et étroit avec une lampe à la main,
et toutes les fenêtres sont ouvertes, et à l’extérieur, dans la campagne,
on entend les animaux en train de ruminer sereinement comme dans l’éternité.

J’aime ce silence frais. Quelque part près d’ici, dans un couloir,
une jeune femme est sans doute en train de peigner ses longs cheveux
et à côté d’elle les sous-vêtements étendus respirent au clair de lune.
Tout est fluide, glissant, heureux. Je crois que des grandes jarres dans les baignoires
versent de l’eau sur les nuques et les seins des filles,
les petites savonnettes aromatiques glissent sur le carrelage,
les bulles traversent les bruits des eaux et des rires,
une femme a glissé sur le sol,
la lune s’est glissée loin de la lucarne,
tout glisse à cause du savon -tu ne peux rien tenir
ni non plus te tenir à quoi que ce soit ;- ce glissement
est le rythme récurrent de la vie ; le rire des femmes
secoue des tourelles de mousse toutes blanches et légères
dans la petite forêt de leur puberté. Serait-ce le bonheur?

Cette nuit de la veille me laisse une ouverture vers l’extérieur
et vers l’intérieur. Je ne peux rien distinguer clairement. Ce sont probablement
des grands masques engouffrés, des agrafes métalliques ;
et les sandales des morts rétrécissent sous l’effet de l’humidité,
elles bougent d’elles-mêmes comme si elles marchaient sans pieds- elles ne marchent pas ;
et ce grand filet de la baignoire -qui l’a tissé ?-
point par point – je ne peux pas le dénouer- noir – non, ce n’est pas ma mère qui l’a tissé.

Une ombre immense s’étend au-dessus des arcades ;
une pierre se détache et tombe dans le gouffre- pourtant personne n’avait marché dessus-,
et puis, plus rien ; et voilà encore une branche qui casse
sous le poids de la légèreté du ciel. Des petites grenouilles
sautillent doucement en silence sur l’herbe fraîche. Silence.

Dans les puits des souris grises tombent et se noient,
des constellations épaisses remuent lentement ; là dedans,
pendant les banquets volent des jarres, des coupes, des miroirs et des chaises,
des ossements d’animaux, des lyres et des dialogues savants. Les puits ne se remplissent jamais.

Quelque chose comme des doigts de feu et de fraîcheur passent tour à tour sur notre poitrine, en décrivant des cercles détecteurs autour de nos mamelons,
et nous aussi portés par le vent, nous nous envolons, cercle après cercle, autour d’un centre inconnu, indéfini et pourtant bien précis ; – des cercles sans fin
autour d’un cri sourd, autour d’un coup de couteau ; et il me semble que le couteau
est planté dans notre cœur, faisant de notre cœur un centre
semblable au poteau qui se trouve au milieu de la grange en haut de cette colline,

et tout autour, les chevaux, les épis, les paysans, les porteurs
et les moissonneuses à côté des tas de foin, ayant la tête de la lune sur leurs épaules,
écoutant le hennissement des chevaux jusqu’aux profondeurs de leur sommeil,
et les taureaux en train de pisser sur les osiers et les buissons,
le bruit des mille pattes du scolopendre sur le pot,
le rampement du serpent paisible dans l’oliveraie,
et le grincement de la pierre chaude qui se refroidit et se rétracte.

Un mot d’amour reste toujours emprisonné dans notre bouche, ineffable,
comme le caillou dans notre sandale ou un clou ; tu as la flemme
de t’arrêter pour l’enlever, de dénouer tes lacets,
d’être en retard ; -tu es dominé par le rythme secret de la marche
plus que par le désagrément que le caillou provoque, plus
que par le rappel insistant de ta fatigue,
de ta tendance à ajourner les choses ; et c’est encore pour toi
une sorte de petit bonheur épineux, un souvenir,
que ce caillou que tu tiens d’un rivage chéri,
d’une balade agréable pleine de belles pensées, d’images aquatiques,
quand on entendait depuis la buvette prés de la mer les discussions des marchands de tabac en même temps que le chant des marins et celui de la mer,
un chant venant de loin, de très loin, un chant perdu, proche, étranger, nôtre.

Elle s’est tue désormais, la malheureuse. Dans son silence, je crois entendre sa raison, –
si vulnérable dans sa colère, si lésée,
avec ses cheveux amers tombant sur ses épaules comme l’herbe sur la tombe,
emmurée dans sa justice étroite. Peut-être s’est-elle endormie,
peut-être est-elle en train de rêver d’un pays innocent avec des bons animaux,
avec des maisons chaulées aux senteurs de pain chaud et de roses.

Et maintenant je viens de me souvenir- je ne sais pourquoi- de cette vache
qu’on avait vue un soir dans une plaine de l’Attique – tu te rappelles ?
Elle restait debout, à peine dételée de la charrue, et regardait dans l’au-delà,
en soufflant par ses naseaux des petits nuages de vapeur,
le pourpre, le violet, le coucher de soleil doré, muette, blessée
sur les côtés et sur le dos, son front cravaché,
connaissant probablement la négation et l’obéissance,
la raideur et l’hostilité au sein de l’accord.

Entre ses deux cornes elle tenait
le morceau le plus lourd du ciel telle une couronne. Peu après,
elle a baissé le front pour boire l’eau du ruisseau
en léchant avec sa langue pleine de sang
cette autre langue fraîche de son reflet aquatique, comme si elle léchait
de long en large, en toute sérénité, maternellement, infailliblement
depuis l’extérieur sa plaie intérieure, comme si elle léchait
cette silencieuse, grande et ronde plaie du monde ;– peut–être a-t-elle réussi à assouvir sa soif – peut-être que seul notre propre sang peut nous désaltérer – qui sait ?

Ensuite elle a levé sa tête de l’eau sans rien toucher,
elle-même intouchable et tranquille comme une sainte,
et c’est seulement entre ses pattes, comme enracinées dans le ruisseau,
que restait et se métamorphosait le petit lac né du sang de ses lèvres,
un lac rouge, sous la forme d’une carte,
qui petit à petit s’étendait et se diluait ;
s’effaçait, comme si son sang s’éloignait, libéré, sans douleur,
vers quelque veine invisible du monde ; et elle était sereine
précisément pour cela ; comme si elle avait déjà appris
que notre sang ne se perdait pas, que rien ne se perd dans ce grand rien,
dans cet inconsolable, impitoyable, incomparable,
si doux et si consolateur rien.

Ce rien est notre immensité familière. C’est en vain alors
qu’on s’essouffle, qu’on s’impatiente, qu’on cherche la gloire. C’est une telle vache
que je traîne avec moi, dans mon ombre – elle n’est pas attachée ;
c’est d’elle-même qu’elle me suit ;– elle est mon ombre sur la route
quand la lune apparaît ; elle est mon ombre
sur une porte fermée ; et tu le sais : l’ombre
est toujours souple, sans corps ; et l’ombre de ses deux cornes
ressemblait à deux ailes pointues qui te permettraient de voler,
et peut être te serait-il possible de traverser d’une autre façon la porte fermée.

Et maintenant je viens de me rappeler (même si cela n’a pas d’importance) les yeux
de la vache, – sombres, aveugles, énormes, globuleux,
comme deux petites collines d’obscurité ou de verre noir ; sur eux
se reflétait imperceptiblement quelque clocher et les choucas
assis sur la croix ; et c’est alors que quelqu’un a crié,
et que les oiseaux ont quitté les yeux de la vache. Je pense que la vache
est le symbole d’une religion très ancienne. Loin de moi
ce genre de pensées et d’abstractions. Une vache ordinaire
qui donne le lait aux paysans et qui tire la charrue avec toute la sagesse
du travail, de la patience, de l’utilité. Et pourtant,

au dernier moment, juste avant que les animaux rentrent au village – te rappelles-tu ?-
elle a lancé un meuglement déchirant vers l’horizon,
si déchirant que toutes les branches autour, les hirondelles, les piafs,
les chevaux, les chèvres, et les paysans,
se sont dispersés en la laissant seule au milieu d’un cercle tout nu
d’où montait de plus en plus haut dans l’espace
la spirale des constellations jusqu’à l’ ascension de la vache ; non, non,
j’ai cru la percevoir dans l’obscurité,
en train de monter un chemin plein de buissons, silencieuse, obéissante,
allant vers le village à l’heure ou les lampes s’allumaient dans les jardins derrière les arbres.

Regarde, le jour se lève. Voilà le premier coq qui chante sur l’enclos.
Le jardinier s’est réveillé ; il est sans doute en train de consolider quelque petit arbre dans son jardin. Un bruit familier
vient des outils de travail- scies, bêches-
et de la fontaine de la cour ; quelqu’un est en train de se laver ; on sent une odeur de terre ; l’eau est en train de bouillir dans les cafetières ; les colonnes paisibles de fumée au dessus des toits ;
une odeur de sauge chaude ; nous avons donc survécu à cette nuit.

Soulevons à présent ce vase qui contient mes cendres supposées ;-
la scène de la reconnaissance commencera dans quelques instants.
Tout le monde trouvera en moi la personne qu’ils attendaient,
ils trouveront en moi le justicier selon leurs lois,
et seuls toi et moi nous saurons que, dans ce vase-ci,
je tiens en vérité mes vraies cendres- seulement toi et moi.

Et pendant que les autres fêteront mon action, nous deux,
nous serons en train de pleurer sur cette brillante épée glorieuse et sanglante,
nous pleurerons ces cendres-ci, ce mort-ci dont un autre
a pris la place en couvrant entièrement son visage écorché
avec un masque doré, vertueux et vénérable,
et peut-être utile malgré sa forme grossière,
comme conseiller, par exemple, ivresse du peuple, peur du tyran, épreuve
qui fait tourner l’histoire lentement, lourdement, avec des morts et des triomphes successifs, non pas avec une grande sagesse (inaccessible au peuple)
mais avec une action difficile, avec une foi facile,
inflexible, nécessaire, malheureuse foi,
mille fois démentie, et mille fois défendue
bec et ongles par l’âme de l’homme ; – foi ignorante
qui crée de grands mystères, fourmi par fourmi, dans les ténèbres.
Et c’est elle que je choisis, moi, l’infidèle (ce n’est pas les autres qui me choisissent),
mais moi, je la choisis en toute connaissance. Je choisis
la sagesse et l’action de la mort qui fait monter la vie. Allons-y maintenant-
pas pour mon père, pas pour ma sœur (il va falloir peut-être
qu’ils disparaissent tous les deux un jour), non,
pas pour la vengeance, pas non plus pour la haine – je ne hais personne-
et pas pour le châtiment (qui doit punir qui ?)
mais peut-être pour compléter un certain temps défini, pour que le temps reste libre,
peut-être pour quelque victoire vaine sur notre première et dernière peur,
peut-être pour un oui qui brille indéfini et irréprochable au-delà de toi et de moi,
pour que ce pays puisse respirer, si c’est encore possible. Regarde comme il est beau le lever du jour.

Les matins de la région d’Argolis sont un peu humides. Le vase
est presque froid et couvert de quelques perles de rosée
comme si l’aurore aux doigts de rose, comme on dit, l’avait aspergé de ses larmes
en le tenant entre ses jambes. Allons-y. C’est l’heure.
Pourquoi souris-tu? Tu es d’accord?
Saurais-tu quelque chose que tu ne m’aurais pas encore dit ?
Cette fin juste – c’est cela ?- suite au combat le plus juste ?

Laisse-moi, pour la dernière fois, embrasser ton sourire,
tant que j’ai encore des lèvres. Allons-y maintenant. Je reconnais mon destin. Allons-y.

(Ils avancent vers la porte. Les gardes reculent comme s’ils les attendaient. Le vieux portier ouvre la grande porte la tête toujours penchée, comme s’il leur souhaitait la bienvenue. Bientôt on entend le gémissement étouffé d’un homme suivi du cri de surprise et de douleur d’une femme. Grand silence de nouveau. En bas, dans la plaine, on entend seulement les coups de feu dispersés des chasseurs et les innombrables gazouillis des moineaux, des pinsons, des alouettes, des guêpiers, des merles. Les hirondelles volètent avec insistance autour du côté nord du palais. Les gardes enlèvent leurs chapeaux en cuir et en essuient de leurs manches le revers. C’est alors qu’au beau milieu de la porte des lions, une grosse vache s’arrête et dévisage le ciel matinal de ses énormes yeux noirs immobiles.)

Bucarest, Athènes, Samos, Mycènes, juin 1962-juillet 1966

Translated by Filippos Katsanos

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