Etats de lumière

Posted: October 5, 2010 in Creative Writing, Etats de lumière
Tags: , ,

Au réveil de Louise, les bruits avaient disparu.

Elle abandonna sur le sol les vêtements collants de la sieste et se campa nue devant la fenêtre pour fumer une cigarette. Peu à peu, elle retrouva le balancement secret de son souffle et les bruits lui parvinrent à nouveau. Depuis la chambre, elle voyait les autos passer en trombe sur la route qui longeait le motel. Toutes s’élançaient vers l’horizon, insouciantes, comme si elles étaient précisément jaillies de Louise, de son corps souple et nerveux.

La lumière du crépuscule rentrait dans la chambre. Les ombres faisaient entendre leurs murmures sur des fréquences inaudibles. Elles inventaient d’autres pans de mur, d’autres fenêtres, des doubles endeuillés. Machinalement embrasé, l’espace se pliait sur lui-même. Les corps affutés taillaient de belles droites élancées à l’approche du soir.

Teddy prenait un bain, son pantalon noir abandonné sur un lit impeccablement fait. Un journal était posé sur l’oreiller. Louise entendait de temps à autre le bruit étouffé d’un genou qui venait crever la surface de l’eau.

Il avait sans doute souhaité se débarrasser de la poussière qui s’était accumulée sur eux depuis le matin, les collant comme de la sciure sur de la sueur. Le lit de Louise en était presque granuleux. Elle imagina leurs deux amis, Janet et Leonard, grisâtres et fatigués, s’épousseter dans leur maison.

*


A deux heures, ce même jour, Janet attendait sous le porche, tendant le cou comme une poule ébouriffée. Elle semblait paisible, la main posée sur la colonnade du perron, et pourtant Dieu sait qu’elle s’y agrippait, cramponnée à la pierre brûlante de toutes ses petites griffes invisibles. Elle était sortie précipitamment, à l’appel de Louise : un dirigeable, porté par le vent comme une bulle de savon, survolait la ville. Leonard, que Janet avait pourtant appelé à grands cris, s’attardait. Il s’affairait dans le séjour, maugréant derrière le rideau.
Dans la rue, le vacarme des autos se taisait ; les rares passants s’étaient arrêtés ; deux petites filles, après des hurlements de surprise, retenaient leur souffle comme si l’énorme machine, ce miracle trop énorme pour être honnête, allait s’enflammer d’un moment à l’autre.

Lentement, le dirigeable glissa devant le soleil et les longues silhouettes de l’après-midi tombèrent dans une ombre immense qui avala la rue toute entière. Surprise, Janet cligna des yeux, et Louise, abasourdie par cet effondrement inattendu, le dos contre la tôle brûlante de l’auto de Leonard, regarda Janet assombrie, drapée par l’éclipse. La jeune femme n’avait pas bougé, toujours en équilibre, la poitrine palpitante, les pieds moulés dans des escarpins qui mordaient sur la dernière marche du perron, les yeux braqués vers la machine. La rue s’était définitivement tue. Un léger vent agaçait le rideau du séjour, et dans un même souffle, gonflait la robe de Janet. Dans ses volants, son corps s’acharnait de présence.
Puis, le vrombissement des moteurs reprit plus fort et le dirigeable continua son vol. Lorsque son gouvernail s’échappa du soleil, l’aérostat retrouva sa forme indistincte, gommée par la lumière. Aussitôt, le jour éclata dans les yeux des curieux et les ombres s’élancèrent bien droites derrière leur forme maîtresse.
Pourtant Janet resta là, la tête en arrière, à battre la cadence de la lumière retrouvée. Louise se souvenait de son ombre pliée sur les lourdes marches de l’escalier. Le hall dallé baillait de fraîcheur derrière elle.

Enfin, sans doute lorsqu’elle sentit sa nuque s’imbiber de sueur et son mauvais parfum s’aigrir dans l’air étouffant, Janet marcha à pas pressés vers l’auto, son chapeau à la main.
Mais Janet accourant n’aurait pu être nue.


Debout dans la lumière, Louise était âpre et sans volupté. Après avoir repoussé ses talons avec une lassitude de vieille danseuse, elle était retombée sur le sol.

Un rectangle de lumière se coulait, bien droit, entre les deux lits. Louise, sur le seuil de cette porte sans épaisseur, étirait derrière elle sa propre chimère, une ombre démesurée qui se cassait tout au fond sur la porte de la salle de bains. Un nu revêtu du dehors, en attente au guichet de lumière.

Pourtant, quand le soleil aurait achevé sa petite parade et traversé le cadre de la fenêtre, Louise pourrait lever les yeux. Le jour s’effriterait dans son regard, et bientôt, comme si elle s’était tenue au sommet d’une montagne, elle verrait ce vague paysage qu’elle avait à peine regardé en entrant dans l’hôtel (car après tout ils étaient venus rendre visite à Janet et Leonard, pas pour la vue). Revenue à l’ombre géante, elle complèterait les formes mordues par la chambre.

Jeune, à attendre ainsi le soir, elle aurait eu le sentiment de disparaître. Mais à présent que sa chair étoffée par l’âge séchait sur ses os, sa propre vulnérabilité ne la touchait plus. Elle grandirait et finirait un jour comme la longue sorcière de Klimt, par cacher son visage dans sa main sinueuse.

*

Vers trois heures, ils avaient garé l’auto non loin du lac et étaient tous allés manger des glaces. Leonard tenait sa femme frémissante par le bras. Puis les hommes avaient marché jusqu’au bord de l’eau, penchés sous des chapeaux qui leur faisaient de grosses têtes accablées et symétriques. Teddy, les yeux rivés à ses pieds, roulait des petits cailloux de l’extrémité de sa chaussure.
Les femmes s’étaient assises sur un banc en haut de la petite colline pour bavarder. En dépit de toute politesse, le visage de Janet exprimait la plupart du temps une grande inattention à la conversation. La jeune femme pouvait se montrer piquante, volubile, avant de retomber soudain dans une lassitude presque idiote, comme si elle eût été à bout de souffle. Alors elle renversait la tête en arrière et lissait sa robe sur son corps ample, trop dense pour qu’elle y soit seule. Passé un silence, elle babillait et poussait un rire très doux en appuyant sa main sur le bras de Louise, comme pour lui transmettre discrètement une prescience. Janet se rengorgeait, forte de ce petit corps qui grognait en elle. Sa promesse équilibriste lui bouffait jusqu’aux joues. Bientôt, ses seins pèseraient comme deux galets sur son ventre et elle sentirait en elle l’impatience d’une deuxième tête.

En tombant, la nuit avait éteint peu à peu les corps fantômes. Louise avait fumé cigarette sur cigarette. Elle savait déjà que chaque matin, de retour chez eux dans le Connecticut, en allant marcher à grands pas le long des petits pavillons ratatinés de chaleur, elle attendrait la naissance de cet enfant. Elle lui parviendrait sous la forme d’un petit papier humide, plié en deux, qu’elle trouverait un matin dans la boîte aux lettres.

Bientôt la nuit serait devenue si profonde et ses yeux si perçants qu’elle distinguerait jusqu’aux bras nus des conducteurs filant vers la prochaine ville. Teddy ne montrerait aucun signe de vie. Le clapotis de l’eau se serait tu et alors, Louise serait obligée d’aller voir.

Lorsqu’elle ouvrirait la porte, Teddy aurait disparu, comme un morceau de sucre dissout dans l’eau chaude. Il ne resterait au fond de la baignoire qu’un grain de riz qu’elle recueillerait au bout de son doigt.

Marion Lejeune (L’Arbre sans fin)

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s